Le sarafane et le kokochnik : renaissance des costumes traditionnels russes — entretien avec une historienne

Isabelle Lefort, maître de conférences histoire du vêtement slave, Paris IV Sorbonne
Isabelle Lefort — 52 ans, maître de conférences en histoire du vêtement à l'Université Paris IV Sorbonne, chargée de cours « Textiles et costumes des peuples slaves » depuis 2003. Auteure de La robe slave (PUP, 2019) et de nombreux articles sur la broderie paysanne russe dans les revues spécialisées Textile History et Studies in Slavic Cultures. Elle a effectué de nombreux séjours de recherche en Russie, notamment aux musées historiques de Moscou et de Suzdal.

Le sarafane russe : définition et histoire

Isabelle Lefort, commençons par le commencement : qu'est-ce exactement que le sarafane russe, et d'où vient-il ?

Le sarafane est une robe traditionnelle slave — sans manches dans sa forme classique — portée sur une chemise brodée qu'on appelle la roubacha. Ce qui frappe immédiatement, c'est sa forme : selon les régions et les époques, il peut être droit et tubulaire, comme dans le Nord, ou évasé en triangle depuis les épaules, ce qu'on appelle le sarafane kosoklinsky qui est le plus iconique dans l'imaginaire collectif.

Son étymologie est surprenante : le mot « sarafane » vient du persan « sarapa » qui signifie « vêtu de la tête aux pieds ». Il est entré en russe probablement au XIVe ou XVe siècle par l'intermédiaire des langues turques. Ce qui est paradoxal, c'est que ce vêtement devenu l'emblème de l'identité russe paysanne a un nom d'emprunt. C'est fréquent en histoire du costume : les vêtements voyagent avec les routes commerciales, adoptent des noms au passage, et finissent par s'ancrer profondément dans une culture qui les a transformés.

Historiquement, les premières mentions documentées du sarafane en Russie datent du XIVe siècle, mais sous cette forme il désignait un vêtement masculin — une sorte de longue tunique. C'est progressivement, entre le XVe et le XVIIe siècle, que le sarafane est devenu exclusivement féminin, a perdu ses manches et a pris la forme que nous connaissons. À la fin du XVIIIe siècle, il est le vêtement féminin dominant des paysannes dans la plus grande partie de la Russie centrale et du Nord.

Quels matériaux et décorations étaient utilisés ?

Cela dépendait entièrement des moyens. La paysanne ordinaire portait un sarafane en lin tissé à la maison — un tissu robuste, facile à laver, bien adapté aux travaux agricoles. Les femmes plus aisées portaient du coton imprimé, puis de la soie ou du brocart pour les occasions importantes. Dans le Nord, surtout en Carélie et à Arkhangelsk, les sarafanes festifs étaient en soie bleue ou bordeaux avec des broderies en perles de rivière — l'équivalent de nos perles fines — qui constituaient une véritable fortune.

Les décorations suivaient des codes très précis, régionaux et souvent symboliques. Les broderies en fils rouges sur fond blanc étaient typiques de la Russie centrale — les motifs géométriques représentaient souvent des symboles solaires, des croix arborescentes ou des losanges qui avaient une fonction protectrice dans la croyance populaire. Dans le Sud, on préférait l'application de galons colorés (passements) sur les bords et les coutures. Chaque femme reconnaissait instantanément la région d'origine d'une autre femme à la composition de sa broderie — c'était comme un passeport régional visible.

Le kokochnik : coiffure de fête et symbole de statut

Le kokochnik est immédiatement reconnaissable mais souvent mal compris. Comment le décrieriez-vous ?

Le kokochnik est une coiffure festive rigide, propre aux femmes slaves orientales — Russes, Ukrainiennes, Biélorusses. Le mot vient du vieux slave « kokok » qui désigne la poule — allusion probable à sa forme en crête. Ce n'est ni un simple chapeau, ni une couronne, mais quelque chose d'intermédiaire : un objet de prestige porté lors des fêtes, des mariages et des cérémonies.

Ce qui fascine les historiens du costume, c'est la diversité extraordinaire de ses formes selon les régions. Le kokochnik de Moscou et Vladimir prend une forme pointue vers l'avant — comme la pointe d'une flamme. Celui de Novgorod et de Tver est en demi-lune horizontale. Celui de Pskov et de Toroжok est incliné en diadème vers l'avant, avec une longue traîne en tissu derrière. Certains kokochniks du Nord atteignaient 50 à 60 centimètres de hauteur — des constructions impressionnantes de brocart, de soie et de perles.

Sa fabrication était un art à part entière, réservé à des artisanes spécialisées. La structure de base était en bouleau, en carton rigide ou en écorce, puis recouverte de tissu précieux et brodée de perles, de fausses pierres, de sequins dorés. Un beau kokochnik représentait plusieurs mois de travail et une valeur équivalente à une part importante du trousseau de la mariée.

Qui portait le kokochnik, et à quelle occasion ?

À l'origine, le kokochnik était réservé aux femmes mariées — les jeunes filles portaient d'autres coiffures plus ouvertes. C'était un marqueur de statut matrimonial visible de loin. Lors des mariages, la cérémonie comprenait le passage symbolique de la coiffure de jeune fille au kokochnik — un moment fort, souvent accompagné de chants rituels de deuil de la vie de jeune fille.

Au XIXe siècle, sous l'influence des romantiques russes et du mouvement narodniki (les populistes qui idéalisaient la paysannerie), le kokochnik a été récupéré par les classes supérieures comme symbole de l'identité nationale russe. Les portraits de femmes nobles en kokochnik se multiplient dans la peinture. La cour impériale de Nicolas II a même adopté une version standardisée du kokochnik — le serre-tête kokochnik dit « à la russe » — pour les robes d'apparat des grandes occasions. C'est à cette époque que le kokochnik devient un symbole national au sens large.

Collection de kokochniks régionaux russes : formes diverses par région

Comment les costumes traditionnels russes sont-ils revenus dans la mode

On observe depuis quelques années un regain d'intérêt pour les costumes traditionnels russes, en Russie comme en Occident. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Il y a plusieurs dynamiques parallèles. En Russie, on observe depuis le milieu des années 2010 un mouvement de revalorisation du patrimoine culturel traditionnel, souvent relié à une affirmation identitaire plus large. Des créateurs comme Ulyana Sergeenko, Alena Akhmadullina ou Denis Simachev ont incorporé des éléments du costume folklorique dans leurs collections — broderies slavisantes, imprimés de Palekh ou de Gjel, silhouettes évocatrices du sarafane évasé. Ce n'est pas du folklore répliqué à l'identique, c'est une réinterprétation contemporaine qui choisit des éléments précis et les réinscrit dans une esthétique actuelle.

En Occident, le phénomène est différent. Le mouvement « cottagecore » qui a explosé sur Instagram et TikTok entre 2020 et 2023 a remis en lumière toute une esthétique de vêtement pastoral — robes longues, tabliers, broderies, tissus naturels. Dans ce contexte, le sarafane et les chemises brodées slavisantes ont trouvé un écho immédiat. Des boutiques Etsy basées en Russie et en Ukraine ont connu des ventes records vers la France, l'Allemagne et les États-Unis pour des sarafanes en lin et des robes brodées inspirées du folklor slave.

Les costumes traditionnels russes et leur renaissance en France sont notamment représentés par des artisans passionnés comme ceux qu'on trouve chez les costumes traditionnels russes en France, qui proposent des reproductions fidèles aux techniques et aux motifs régionaux d'origine.

Différences régionales dans le costume russe traditionnel

Vous avez évoqué des différences régionales très marquées. Pouvez-vous nous en donner quelques exemples concrets ?

Les différences sont si marquées qu'un ethnographe expérimenté peut identifier l'oblast — la région administrative — d'origine d'un costume avec une précision de 100 à 150 kilomètres. C'est fascinant et c'est en même temps une réalité complexe, parce que la Russie n'a jamais été culturellement homogène.

Dans le Nord — Arkhangelsk, Vologda, Carélie — le sarafane est droit, souvent de couleur bleue ou bordeaux, fabriqué en tissu précieux quand on pouvait se le permettre. Les broderies sont en perles de rivière ou en fils d'or. Le kokochnik y est le plus élaboré, le plus spectaculaire. C'est une région qui a longtemps été riche grâce au commerce maritime et à la fourrure — cette richesse se lit dans les vêtements de fête.

La Russie centrale — Iaroslavl, Kostroma, Vladimir — préfère le sarafane triangulaire évasé, souvent en lin ou en coton imprimé de motifs floraux. Les broderies sont en fil rouge et blanc, géométriques, aux motifs solaires. C'est le sarafane le plus représenté dans les illustrations folkloriques et les boîtes de laque de Palekh — il est devenu l'image archétypale du costume russe dans l'imaginaire mondial.

Le Sud — Voronej, Krasnodar, Orel — c'est un monde différent. On n'y trouve quasiment pas de sarafane. La tenue féminine traditionnelle est la paneva, une jupe de laine striée portée avec une chemise longue et un tablier. Les couleurs y sont plus sombres, les motifs géométriques plus complexes. Ce costume méconnu est pourtant l'un des plus anciens de Russie — il remonte probablement à la culture des tribus slaves du VIe siècle.

Le costume russe en Occident : festivals, diaspora et mode

Comment le costume traditionnel russe est-il représenté dans la diaspora en France ?

La diaspora russe de France — ancienne et récente — entretient un rapport vivant avec le costume traditionnel. Les ensembles folkloriques russes présents à Paris, Lyon ou Bordeaux portent des costumes lors de leurs représentations — et il faut distinguer les costumes de scène standardisés, souvent colorés et simplifiés pour l'impact visuel, des vrais costumes régionaux d'origine que certains collectionneurs et associations s'efforcent de préserver et de transmettre.

Les fêtes de l'Épiphanie orthodoxe — célébrée le 7 janvier selon le calendrier julien — rassemblent régulièrement des fidèles en costume slave dans les grandes paroisses russes françaises. Dans la communauté, les grands-mères qui ont conservé des pièces familiales les portent avec fierté. Des jeunes de la deuxième ou troisième génération les redécouvrent et les transmettent à leurs enfants — parfois avec l'aide des réseaux sociaux, qui ont rendu visible et désirable ce qu'une génération intermédiaire avait parfois voulu effacer comme « trop vieux jeu ».

Danseuses folkloriques en sarafane traditionnel lors d'un festival culturel slave

Comment s'authentifie un costume traditionnel russe

Pour quelqu'un qui voudrait acquérir un costume traditionnel russe authentique, quels critères regarder ?

Première règle : le tissu. Un sarafane authentique ancien sera en lin, en coton ou en soie — jamais en polyester ou en tissu synthétique, qui n'existaient pas avant le XXe siècle. Le toucher du lin vieilli est inimitable — légèrement rugueux, dense, avec une odeur caractéristique de tissu ancien. Si le sarafane qu'on vous présente comme « XIXe siècle » est brillant et léger comme de la doublure, méfiance.

Deuxième critère : les broderies. Une broderie authentique ancienne est faite à la main — on voit légèrement l'irrégularité des points. Les fils utilisés étaient naturels : lin, laine, soie, fils d'or ou d'argent vrais dans les pièces précieuses. Les broderies modernes à la machine sont parfaitement régulières et présentent souvent un envers distinct de l'endroit. Sur une broderie faite à la main traditionnelle, l'envers est souvent presque aussi propre que l'endroit, avec des fils de raccord courts.

Troisième élément : la cohérence régionale. Un sarafane qui prétend être de Vologda mais dont les motifs de broderie sont typiques du Sud, ça ne tient pas. Un collectionneur ou un musée compétent peut identifier la région d'origine avec certitude. En France, je recommande de consulter le département textile du Musée de l'Homme à Paris, qui possède une belle collection de costumes folkloriques slaves.

Pour les pièces contemporaines, les ateliers qui travaillent avec des artisans russes formés aux techniques traditionnelles sont la meilleure option. Le label folklorique russe officiel garantit le respect des méthodes et des matériaux d'origine.

Pour comprendre le contexte vestimentaire russe contemporain, notre article sur le style vestimentaire des Moscovites montre comment la tradition dialogue avec la modernité dans la Russie actuelle. Et pour les vêtements typiquement russes dans leur dimension culturelle, notre guide de la mode russe au féminin offre un panorama complémentaire.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le sarafane russe ?

Le sarafane (сарафан) est une robe traditionnelle slave orientale sans manches, portée sur une chemise brodée (la roubacha). Sa forme varie selon les régions et les époques : du sarafane droit et tubulaire du Nord au sarafane évasé en triangle de la Russie centrale. Fabriqué en lin, coton ou soie selon les moyens, il a été le vêtement féminin de référence des paysannes russes jusqu'au XIXe siècle.

Le kokochnik est-il une coiffure ou un accessoire de tête ?

Le kokochnik (кокошник) est un couvre-chef rigide traditionnel féminin russe. Sa forme varie selon les régions : en pointe (Moscou, Vladimir), en demi-lune (Novgorod), en diadème incliné vers l'avant (Pskov). Fabriqué en brocart ou en soie brodé de perles, il était porté lors des fêtes et cérémonies. Il reste très présent dans les spectacles folkloriques et la haute couture russe contemporaine.

Comment le costume traditionnel russe est-il revenu dans la mode ?

La renaissance du costume russe suit deux voies. En Russie, des créateurs comme Ulyana Sergeenko et Alena Akhmadullina intègrent des éléments folkloriques dans leurs collections. En Occident, le mouvement « cottagecore » a popularisé les vêtements paysans slaves — sarafanes en lin, robes brodées — notamment via Instagram et les boutiques artisanales en ligne.

Quelles sont les différences régionales dans le costume russe traditionnel ?

Les différences sont très marquées. Le Nord (Arkhangelsk, Vologda) favorise les sarafanes droits en tissu précieux avec broderies en perles. La Russie centrale (Moscou, Yaroslavl) développe le sarafane triangulaire évasé en lin imprimé. Le Sud (Krasnodar, Voronej) conserve davantage le paneva — une jupe rayée. Chaque région avait ses propres motifs de broderie, couleurs et formes de kokochnik.

Où trouver ou commander un sarafane authentique en France ?

En France : boutiques spécialisées en textiles russes à Paris, marchés de l'artisanat slave lors de festivals folkloriques, et pour les pièces authentiques anciennes, les maisons de vente aux enchères parisiennes. Pour des reproductions de qualité, les ateliers artisanaux spécialisés formés aux techniques traditionnelles russes constituent la meilleure option, avec garantie de matériaux et méthodes d'origine.