«Pouchkine n'a pas fondé Arzamas» — Éléna Morozova, spécialiste de littérature russe
Éléna Morozova travaille sur la formation du russe littéraire moderne, de Karamzine à Pouchkine, et sur les sociabilités littéraires du début du XIXe siècle.
Le russe littéraire moderne ne naît pas d'un décret ni du seul génie de Pouchkine. Il résulte d'une réforme déjà engagée par Nikolaï Karamzine, relayée par Vassili Joukovski, puis consolidée dans l'effervescence du cercle Arzamas entre 1815 et 1818. Cette sociabilité littéraire défend une langue écrite plus proche de la conversation cultivée, contre le russe archaïsant associé à l'amiral Alexandre Chichkov. Précision décisive : Pouchkine n'a pas fondé Arzamas en 1815. Il l'a rejoint plus tard, avant de porter cette modernisation à son plus haut degré littéraire.
Notre interlocutrice, Éléna Morozova — nom éditorial ne renvoyant à aucune personne réelle — intervient comme spécialiste de la littérature russe du XIXe siècle.
| Date | Événement |
|---|---|
| 23 septembre 1815 | Représentation du Faux Dmitri, événement déclencheur souvent cité |
| 14 (26) octobre 1815 | Première réunion officielle chez Ouvarov, à Saint-Pétersbourg |
| Après la fondation | Arrivée de nouveaux membres, dont Alexandre Pouchkine |
| Printemps 1818 | Fin de l'activité du cercle |
| 26 mars 1820 | Dédicace de Joukovski à Pouchkine après Rouslan et Lioudmila |
Aux origines d'Arzamas
Question — Quand et pourquoi le cercle Arzamas est-il apparu ?
Éléna Morozova —La première réunion officielle se tient le 14 octobre 1815 selon le calendrier alors en usage en Russie, soit le 26 octobre dans le calendrier grégorien, chez Sergueï Ouvarov à Saint-Pétersbourg. Le nom officiel du groupe était l'« Arzamasskoïe obchtchestvo bezvestnykh lioudeï », que l'on peut rendre par « Société d'Arzamas des gens inconnus ». L'histoire a retenu le nom plus simple d'Arzamas.
Un épisode survenu quelques semaines auparavant sert souvent de déclencheur : la première représentation, le 23 septembre 1815, de la comédie satirique Le Faux Dmitri. Elle offre un prétexte à la constitution de cette société fermée, où la plaisanterie littéraire devient une forme de prise de position.
Le premier rassemblement réunit Sergueï Ouvarov, Dmitri Bloudov, Vassili Joukovski, Dmitri Dachkov, Alexandre Tourgueniev et S. P. Jikharev. Arzamas fonctionne ensuite jusqu'au printemps 1818. Sa durée est courte, mais il rassemble ou attire plusieurs acteurs majeurs de la littérature russe : Karamzine, Batiouchkov, Viazemski, Vassili Pouchkine, Denis Davydov et, plus tard, Alexandre Pouchkine.
Pouchkine était-il l'un des fondateurs ?
Question — On lit souvent que Pouchkine a fondé Arzamas. Est-ce exact ?
Éléna Morozova —Non. C'est une simplification fréquente qu'il faut corriger explicitement : Alexandre Pouchkine ne figurait pas parmi les fondateurs réunis en octobre 1815. Il rejoint Arzamas plus tard et y devient une figure importante. Les sources consultées ne permettent pas toutes de fixer avec la même précision la date exacte de son admission ; mieux vaut donc ne pas fabriquer une chronologie trop assurée.
La confusion vient de son immense postérité. Parce que Pouchkine incarne aujourd'hui l'accomplissement du russe littéraire moderne, on projette parfois rétrospectivement son autorité sur la naissance du groupe. Arzamas précède pourtant sa pleine affirmation. Le cercle est moins son œuvre qu'un milieu de transmission : Pouchkine y rencontre une réforme linguistique, des modèles poétiques et un réseau déjà constitués.
Cette nuance change notre lecture. Le jeune poète n'apparaît plus comme un inventeur isolé, mais comme l'héritier particulièrement puissant de Karamzine, de Joukovski et de leurs alliés littéraires.
Pouchkine rejoint Arzamas après sa fondation en 1815 : il n'en est pas l'initiateur mais l'héritier, celui qui porte à son sommet une réforme du russe littéraire déjà engagée par Karamzine et Joukovski.
Une bataille autour de la langue russe
Question — Que voulait réellement changer Arzamas dans la langue littéraire ?
Éléna Morozova —Arzamas consolide la réforme engagée par Karamzine : rapprocher la langue écrite de la langue parlée cultivée et rompre avec certaines formules figées héritées du XVIIIe siècle. Il ne s'agissait pas de reproduire sans filtre la conversation quotidienne. L'objectif était de rendre la prose et la poésie plus souples, plus naturelles et capables d'exprimer les sensibilités nouvelles.
Le principal adversaire symbolique était le courant conservateur de l'amiral Alexandre Chichkov, réuni autour de la société appelée Beseda. Chichkov défendait un russe plus archaïsant. La querelle opposait donc deux conceptions de la légitimité littéraire : l'une recherchait son autorité dans les formes anciennes ; l'autre acceptait que l'usage cultivé transforme l'écriture.
La modernisation défendue par les karamziniens peut être résumée ainsi :
- réduire le poids des tournures devenues rigides ;
- rapprocher l'écrit d'une parole cultivée sans abolir l'exigence littéraire ;
- élargir les possibilités expressives de la prose et de la poésie ;
- faire de l'élégance, de la clarté et de la mobilité du style des valeurs centrales.
Cette transformation aide aussi à comprendre pourquoi certains mots russes portent une profondeur culturelle difficile à traduire. Notre lexique de 30 mots russes à connaître prolonge cette réflexion sur les rapports entre langue, usages et imaginaire.
Karamzine, le réformateur en amont
Question — Quel rôle Nikolaï Karamzine a-t-il joué auprès de Pouchkine ?
Éléna Morozova —Karamzine représente l'autorité intellectuelle placée en amont de la génération pouchkinienne. Son influence s'exerce directement sur Joukovski, Batiouchkov et Pouchkine dans la modernisation du russe littéraire. Arzamas ne crée donc pas sa réforme à partir de rien : il lui donne un espace collectif et polémique.
Son apport dépasse la langue. Les douze volumes de son Histoire de l'État russe, publiés entre 1816 et 1829, deviennent la source principale de Pouchkine pour Boris Godounov. Voilà un exemple concret de filiation : Karamzine fournit à la fois un modèle de prose modernisée et une matière historique que Pouchkine transforme en littérature.
Cette relation rappelle que la culture écrite russe se nourrit de plusieurs héritages. Le rapport entre texte, tradition et image peut également être observé dans l'art des icônes russes et ses codes de lecture, même s'il relève d'une histoire bien distincte.
Joukovski, le « tuteur vaincu »
Question — Pourquoi Joukovski est-il considéré comme le mentor direct de Pouchkine ?
Éléna Morozova —Vassili Joukovski est le poète russe de référence des années 1810. Traducteur de Gray, Schiller et Goethe, il avait notamment publié la ballade Svetlana en 1813. Sa position lui permettait d'incarner un lien entre les littératures européennes, la sensibilité poétique nouvelle et la langue russe en cours de transformation.
Son rapport à Pouchkine est résumé par un geste célèbre. Le 26 mars 1820, après la parution de Rouslan et Lioudmila, Joukovski lui offre son portrait avec cette dédicace : « Au disciple victorieux de la part du tuteur vaincu. » La formule reconnaît à la fois la transmission et le dépassement. Le mentor ne disparaît pas : il salue le moment où son disciple porte plus loin les possibilités de leur langue commune.
Rouslan et Lioudmila mobilise par ailleurs un imaginaire où le merveilleux russe peut entrer dans une œuvre littéraire moderne. Pour retrouver certains motifs de cette culture narrative, on peut consulter notre dossier sur Baba Yaga, l'Oiseau de feu et les contes populaires russes.
La dédicace de Joukovski à Pouchkine en 1820 reste l'un des rares témoignages directs, écrits par un mentor, reconnaissant explicitement qu'un élève l'a dépassé — un document précieux pour situer la transmission littéraire russe.
Qui se cachait derrière les pseudonymes d'Arzamas ?
Question — Pourquoi les membres adoptaient-ils des noms comme « Svetlana » ou « Vieille femme » ?
Éléna Morozova —Les pseudonymes participaient à l'esprit ludique et satirique du cercle. Ils créaient une communauté codée, distincte des institutions officielles, tout en transformant la querelle littéraire en jeu collectif. Joukovski reprenait ainsi le titre de sa ballade Svetlana.
| Membre | Pseudonyme dans Arzamas | Place ou repère |
|---|---|---|
| Sergueï Ouvarov | Vieille femme | Fondateur et hôte de la première réunion |
| Vassili Joukovski | Svetlana | Poète de référence et mentor de Pouchkine |
| Dmitri Bloudov | Kassandre | Membre du premier rassemblement |
| Dmitri Dachkov | Chu ! | Membre du premier rassemblement |
| Alexandre Pouchkine | — | Membre arrivé après la fondation |
Ces surnoms ne doivent pas faire croire à un groupe dépourvu d'enjeux. Le rire et la parodie servaient une opposition réelle à Beseda. Arzamas associait ainsi convivialité, compétition stylistique et affirmation d'une nouvelle norme littéraire.
Arzamas était-il aussi un cercle politique ?
Question — La présence de futurs décembristes permet-elle de qualifier Arzamas de société politique ?
Éléna Morozova —Il faut rester prudent. Arzamas est d'abord documenté comme un cercle littéraire. Parmi ses membres ou sympathisants figurent toutefois Nikolaï Tourgueniev, Mikhaïl Orlov et Nikita Mouraviov, qui seront associés au mouvement décembriste. Cette présence montre que les réseaux culturels et les trajectoires politiques pouvaient se croiser, mais elle ne suffit pas à transformer rétrospectivement tout le cercle en organisation décembriste.
La société réunissait des personnalités aux parcours différents autour d'un combat de langue et de littérature. Son activité s'arrête au printemps 1818, plusieurs années avant l'épisode décembriste. La chronologie interdit donc les raccourcis.
Question — Quelle formule serait historiquement la plus juste pour résumer l'apport de Pouchkine ?
Éléna Morozova —On peut dire que Pouchkine a donné au russe littéraire moderne une réalisation décisive, non qu'il l'a inventé seul. Karamzine avait ouvert la voie ; Joukovski et Batiouchkov avaient montré les ressources d'une poésie renouvelée ; Arzamas avait consolidé et défendu cette orientation contre le modèle archaïsant de Chichkov.
Pouchkine transforme cet héritage en œuvre. Sa place est donc à la fois centrale et relationnelle : il devient un classique parce qu'il sait recueillir plusieurs courants, les équilibrer et les dépasser. Le portrait offert par Joukovski en 1820 fournit la meilleure image de ce passage entre générations.
Cette circulation entre modèles anciens et sensibilités nouvelles reste utile pour lire les représentations de la Russie, y compris celles qui entourent aujourd'hui les femmes russes : les images culturelles ont une histoire, et leur sens ne se réduit jamais à quelques clichés figés.
La présence de futurs décembristes parmi les membres d'Arzamas ne fait pas du cercle une organisation politique : les sources le documentent d'abord comme une sociabilité littéraire, close en 1818, avant l'épisode décembriste.
Sources
- Hrono.ru — « Arzamas », consulté le 6 août 2026
- Arzamas.academy — « Matériaux sur le cercle Arzamas », consulté le 6 août 2026
- Encyclopaedia Britannica — « Nikolay Mikhaylovich Karamzin », consulté le 4 août 2026
- Wikipédia — « Arzamas (littérature) », consulté le 4 août 2026
- Wikipédia — « Vassili Joukovski », consulté le 4 août 2026