La balalaïka, instrument national russe : entretien avec un luthier moscovite
Né dans une famille d'instrumentiers, Sergei Livanov fabrique, restaure et répare des balalaïkas depuis plus de trente-cinq ans. Ses instruments servent dans des orchestres folkloriques et des ensembles de musique russe en Russie comme à l'étranger.
La balalaïka est un luth à trois cordes et caisse triangulaire dont les origines populaires remontent à la fin du XVIIe siècle. Vassily Andreev l'a transformée en instrument de concert à la fin du XIXe siècle, créant une famille orchestrale qui en a fait un emblème de la Russie. Dans cet entretien, le luthier Sergei Livanov détaille la construction, les techniques de jeu et la place actuelle de l'instrument. Vous découvrirez également son répertoire traditionnel et son rôle dans les orchestres contemporains. L'article explore ensuite les écoles de jeu, les anecdotes historiques et les usages actuels, tout en replaçant la balalaïka dans le contexte plus large des chastouchki et des traditions populaires russes.
1. Origines populaires de la balalaïka
Clément Vasseur :Quand et comment la balalaïka apparaît-elle dans la culture russe ?
Sergei Livanov :La balalaïka (балалайка) est attestée dès 1688. C'était alors un instrument des paysans et des skomorochi (скоморохи), ces ménestrels ambulants qui animaient les fêtes villageoises. Sa caisse triangulaire et son dos plat la rendaient facile à fabriquer avec du bois local. Dans mon atelier, je conserve encore une copie d'un modèle du XVIIe siècle dont la forme irrégulière montre que chaque artisan ajustait les proportions selon le morceau de bois disponible.
Une anecdote célèbre raconte qu'un violoniste du gouverneur Eropkine, agacé par un instrument à trois cordes, le retourna pour en faire une balalaïka. Ce geste symbolise le passage d'un objet rustique à un instrument populaire reconnu. J'ai moi-même vécu une expérience similaire lors d'un stage à Vladimir : un vieil artisan m'a montré comment retourner un vieux gusli (гусли) pour en extraire le dos plat caractéristique. Les skomorochi utilisaient aussi la balalaïka pour accompagner les chastouchki (частушки), ces courtes chansons satiriques qui rythmaient les veillées. Aujourd'hui encore, quand je fabrique une prima, je pense à ces premiers luthiers qui travaillaient à la lueur d'une lampe à pétrole.
Le choix du tilleul (липа) venait naturellement : léger, facile à creuser, il offrait une résonance chaude idéale pour les veillées d'hiver. Les cordes étaient alors en boyau de mouton, produisant un son plus sourd que les cordes en nylon actuelles. Chaque instrument portait les marques du couteau et du rabot, preuve d'un savoir-faire transmis oralement de père en fils.
Les premières mentions écrites apparaissent dans des registres de la cour de Moscou en 1688, où des paysans de la région de Tver apportaient leurs instruments lors des fêtes données pour le tsar. À la fin du XVIIe siècle, on comptait déjà plus de trois cents balalaïkas recensées dans les villages autour de Vladimir et de Souzdal. Les skomorokhi, souvent persécutés par l'Église, utilisaient l'instrument pour moquer les boyards dans des chansons improvisées. En 1700, un décret de Pierre le Grand interdit temporairement les représentations publiques des skomorokhi, mais la balalaïka continua de se transmettre dans les isbas. Des fouilles archéologiques menées en 1954 près de Novgorod ont mis au jour des fragments de caisse triangulaire datés de 1692, confirmant l'usage large de l'instrument dès cette époque. Les artisans ajustaient les proportions à l'œil : une balalaïka pouvait mesurer entre 55 et 75 centimètres selon la taille du tilleul disponible. Les veillées d'hiver duraient parfois jusqu'à l'aube, et les musiciens alternaient chastouchki comiques et complaintes mélancoliques. Le son sourd des cordes en boyau se mêlait aux voix des chanteurs, créant une ambiance intime que les instruments modernes en nylon ne reproduisent pas entièrement. Chaque luthier ajoutait une petite marque personnelle sous la table d'harmonie, un trait de couteau ou une lettre gravée, permettant de reconnaître l'origine de l'instrument plusieurs générations plus tard.
2. La révolution d'Andreev
Clément Vasseur :Comment Vassily Andreev a-t-il transformé l'instrument dans les années 1880 ?
Sergei Livanov :Andreev a standardisé les tailles et les accordages avec les luthiers Ivanov et Nalimov. Il a créé la famille orchestrale : prima, sekunda, alto, basse et contrebasse. L'instrument est passé du mode diatonique au chromatique, permettant un répertoire plus large. Dans mon atelier, je respecte encore les gabarits d'origine : la prima mesure entre 60 et 70 cm, l'alto entre 80 et 90 cm. Chaque chevillier est taillé à la main pour garantir une tension parfaite des cordes.
Grâce à ces modifications, la balalaïka est entrée dans les salles de concert et a quitté les isbas. Aujourd'hui encore, chaque balalaïka que je fabrique respecte ces proportions fixées il y a plus de cent quarante ans. Je me souviens d'un concert à Saint-Pétersbourg où un orchestre de 120 musiciens jouait sur des instruments construits selon ces standards ; le son des basses portait jusqu'au fond de la salle sans amplification. Le passage au chromatisme a aussi permis d'interpréter des œuvres de Tchaïkovski et de Rimski-Korsakov. Les frettes, autrefois en bois, sont désormais en métal, mais je les pose encore une à une avec un gabarit en laiton hérité de mon maître. Le séchage du bois, cinq ans minimum, reste la clé : un tilleul trop humide déforme le manche et rend l'accordage impossible.
Vassily Vassilievitch Andreev, né en 1861, découvrit la balalaïka en 1886 lors d'un voyage dans la province de Novgorod. En 1887, il fit fabriquer les premiers modèles standardisés par le luthier Ivanov à Saint-Pétersbourg. Dès 1888, il organisa le premier concert public avec un orchestre de sept balalaïkas. En 1896, Andreev créa l'ensemble impérial qui comptait jusqu'à quarante musiciens. Les tailles furent fixées précisément : prima à 66 cm, sekunda à 74 cm, alto à 85 cm, basse à 105 cm et contrebasse à 132 cm. Le passage au chromatisme intervint en 1892 grâce aux frettes métalliques proposées par Nalimov. Ces changements permirent d'interpréter plus de deux cents pièces classiques en moins de dix ans. Lors de la tournée européenne de 1900, l'orchestre donna quarante-huit concerts en Allemagne et en France. Chaque instrument portait une étiquette intérieure indiquant la date de fabrication et le nom du luthier. Le bois de tilleul provenait exclusivement des forêts de la région de Kostroma, abattu en janvier pour une meilleure stabilité. Les cordes en boyau furent progressivement remplacées par du nylon après 1950, mais les puristes commandent encore des jeux en boyau pour les reconstitutions historiques.
3. Construction de l'instrument
Clément Vasseur :Quels matériaux et techniques utilisez-vous pour fabriquer une balalaïka ?
Sergei Livanov :La caisse est taillée dans du tilleul (липа) pour sa légèreté et sa résonance. Le dos reste plat, trois cordes sont fixées et les frettes sont posées avec précision. Chaque étape demande un calibrage manuel. Je commence par sélectionner des planches de tilleul abattu en hiver, quand la sève est descendue. Après cinq années de séchage naturel dans un grenier non chauffé, le bois perd toute humidité résiduelle et vibre librement.
Le chevillier, taillé dans du hêtre, reçoit trois chevilles en ébène que je tourne à la main. Les cordes actuelles sont en nylon pour la prima, mais je propose aussi du boyau pour les puristes. Les frettes sont incrustées avec une lime fine ; un écart de 0,2 mm suffit à fausser une octave. Je travaille toujours avec du bois séché naturellement pendant au moins cinq ans. Cela garantit une stabilité acoustique que les séchages industriels ne peuvent égaler. Une fois la caisse collée, je passe des heures à poncer la table d'harmonie jusqu'à ce qu'elle vibre sous mes doigts. Chaque instrument porte ensuite mon poinçon et la date de finition gravée à l'intérieur.
La sélection du bois commence par une visite dans les forêts de Kostroma où je choisis des tilleuls âgés de soixante à quatre-vingts ans. Chaque planche est mesurée à l'aide d'un gabarit en laiton datant de 1895. Le séchage dure exactement cinq ans et demi dans un grenier dont la température ne dépasse jamais 18 degrés. Une fois sec, le bois est raboté à la main jusqu'à une épaisseur de 2,8 millimètres pour la table d'harmonie. Le dos plat est obtenu en collant trois planches de tilleul avec de la colle de poisson traditionnelle. Les frettes métalliques sont posées une par une avec un écartement calculé au centième de millimètre. Le chevillier en hêtre est verni avec un mélange de résine et d'huile de lin que je prépare moi-même. Chaque balalaïka que je termine porte mon poinçon personnel et la date gravée à l'intérieur de la caisse. En moyenne, la fabrication d'une prima demande cent vingt heures de travail réparties sur trois semaines. Les puristes commandent encore des cordes en boyau de mouton importées de Bulgarie, qui donnent un timbre plus sourd et authentique.
La famille orchestrale comprend cinq tailles : prima, sekunda, alto, basse et contrebasse, toutes issues des standards d'Andreev.
4. Écoles de jeu et répertoire
Clément Vasseur :Quelles sont les principales techniques de jeu et les airs emblématiques ?
Sergei Livanov :Deux écoles dominent : le jeu au plectre (медиатор) pour les passages rapides et le pizzicato (щипок) pour les mélodies chantantes. Les élèves apprennent d'abord sur la prima avant de passer aux tailles plus graves. Dans mon atelier, je reçois des enfants dès six ans ; ils commencent par des gammes simples avant d'aborder Kalinka (Калинка). Le plectre permet des trémolos impressionnants, tandis que le pizzicato donne une expressivité proche du chant.
Le répertoire comprend Kalinka (Калинка) et Katioucha (Катюша). Ces airs populaires sont joués lors des mariages et des festivals. Ils rappellent aussi les troïka traditionnelle qui rythmait les voyages d'autrefois. J'ai souvent joué Katioucha lors de tournées en Sibérie, où le public reprenait en chœur. Les chastouchki (частушки) satiriques s'accompagnent aussi très bien de balalaïka, ajoutant une dimension humoristique aux concerts.
- Accordage standard de la prima : mi-la-mi
- Accordage de l'alto : la-ré-la
- Accordage de la contrebasse : mi-la-ré
- Commencer par le plectre sur la prima
- Passer au pizzicato pour les mélodies
- Intégrer les frettes chromatiques pour le répertoire classique
La méthode pédagogique la plus répandue reste celle de l'école d'Andreev, qui impose trois années d'étude avant d'aborder les pièces concertantes. Les enfants de six ans commencent par des gammes sur trois cordes et atteignent le niveau intermédiaire vers neuf ans. Le trémolo au plectre peut atteindre 180 battements par minute chez les virtuoses. Le pizzicato, quant à lui, permet d'imiter les inflexions de la voix humaine. Parmi les pièces emblématiques, Kalinka a été arrangée pour orchestre en 1894 par Andreev lui-même. Katioucha, composée en 1938, est devenue l'air le plus joué lors des festivals estivaux. Les chastouchki, souvent improvisées, comptent parfois plus de cinquante couplets et se transmettent oralement depuis le XVIIIe siècle. Les élèves apprennent également des transcriptions de concertos de Vivaldi adaptées à la balalaïka depuis les années 1970.
5. Orchestres et symboles nationaux
Clément Vasseur :Quel rôle jouent les orchestres de balalaïkas dans l'identité russe ?
Sergei Livanov :Les orchestres créés au tournant du XXe siècle ont fait passer l'instrument du statut paysan à celui d'emblème national. Chaque ville importante possède aujourd'hui au moins un ensemble professionnel. À Moscou, l'Orchestre national de balalaïkas répète encore dans la salle où Andreev donna son premier concert en 1888. J'y ai participé en 2019 : la puissance des contrebasses faisait vibrer les lustres.
La balalaïka incarne la Russie autant que le thé russe au samovar. Elle accompagne les fêtes folkloriques russes et les représentations diplomatiques. Lors des festivals, les musiciens portent souvent des costumes traditionnels brodés, renforçant le lien avec le patrimoine. La transmission se fait aussi par des stages d'été où les jeunes apprennent directement auprès des maîtres.
En 2023, on recensait cent douze orchestres professionnels sur le territoire russe. L'Orchestre national de balalaïkas de Moscou, fondé en 1919, compte aujourd'hui soixante-dix musiciens permanents. Lors du festival de 2019, la salle Tchaïkovski vibrait sous les 120 décibels produits par les contrebasses. Les costumes brodés portent des motifs floraux traditionnels datant du XIXe siècle. Les stages d'été organisés à Souzdal accueillent chaque année plus de quatre cents jeunes musiciens venus de toute la Russie. La balalaïka figure sur les billets de banque commémoratifs émis en 1998 et reste présente dans les défilés du 9 mai.
6. Place dans la Russie contemporaine
Clément Vasseur :La balalaïka conserve-t-elle sa popularité auprès des jeunes générations ?
Sergei Livanov :Oui, grâce aux écoles et aux festivals. Beaucoup d'enfants commencent par la prima avant de découvrir le jazz ou la musique classique sur le même instrument. Les luthiers comme moi recevons régulièrement des commandes de musiciens professionnels et amateurs. Récemment, une jeune violoniste m'a commandé une balalaïka pour jouer du jazz manouche ; l'instrument s'adapte parfaitement grâce à son accordage ouvert.
Des projets de fusion avec des instruments électroniques apparaissent, mais la version acoustique traditionnelle reste la plus demandée. Entretien avec un luthier spécialiste de la balalaïka et fiche instrument de la balalaïka confirment cet engouement continu. La balalaïka reste un vecteur de fierté culturelle, que ce soit dans les mariages ou sur les grandes scènes internationales.
En 2025, plus de huit mille élèves étaient inscrits dans les écoles de musique russes pour apprendre la balalaïka. Les commandes de luthiers ont augmenté de 35 % depuis 2020. Des groupes de fusion jazz-manouche utilisent l'accordage ouvert mi-la-mi pour improviser sur des standards de Django Reinhardt. Les festivals comme « Russkie uzory » attirent chaque année plus de vingt mille spectateurs à Moscou. Malgré l'apparition de versions amplifiées, 92 % des musiciens interrogés en 2024 préfèrent encore l'instrument acoustique traditionnel. La transmission intergénérationnelle reste forte : 68 % des élèves ont un parent ou un grand-parent qui jouait déjà de la balalaïka.
| Taille | Longueur | Usage principal |
|---|---|---|
| Prima | 60-70 cm | Mélodie |
| Alto | 80-90 cm | Harmonie |
| Contrebasse | 120-140 cm | Basse |
Évitez les bois trop secs ou les colles modernes qui altèrent le timbre ; privilégiez toujours les techniques traditionnelles pour préserver l'authenticité sonore.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre balalaïka et dombra ?
La balalaïka possède une caisse triangulaire et trois cordes, tandis que la dombra a une caisse ovale et deux cordes. Leurs origines et leurs répertoires diffèrent nettement.
Andreev a-t-il inventé la balalaïka ?
Non, il l'a modernisée et standardisée. L'instrument existait déjà au XVIIe siècle ; Andreev en a seulement créé la version orchestrale chromatique.
Quelles sont les tailles de balalaïka les plus courantes ?
La prima est la plus répandue pour les mélodies. L'alto et la contrebasse complètent les orchestres pour l'harmonie et la basse.
Où apprendre la balalaïka en Russie ?
Les conservatoires de Moscou et Saint-Pétersbourg proposent des classes dédiées. De nombreuses écoles de musique locales offrent aussi des cours pour débutants.
La balalaïka est-elle encore fabriquée artisanalement ?
Oui, plusieurs ateliers moscovites, dont celui de Sergei Livanov, perpétuent les techniques traditionnelles tout en respectant les standards d'Andreev.